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Lire des mangas !

Quand on parle de Manga pour la majorité des gens le premier mot qui vient à l’esprit c’est japoniaiserie. Un héritage du club Dorothée, la première émission de télé à avoir diffusé sans beaucoup de discernement des dessins animés japonais. Une émission d’@rrêt sur image en parle très bien (Yvan West Laurence, de la « japoniaiserie » à la Japan Expo ; Le manga, enfer et apothéose, attention c’est sur abonnement). Depuis les mangas se traînent une réputation de bande dessinée au rabais, pour ados attardés, réputation partagée pour d’autres raisons par les comics américains. Voici ce que disent Christine Détrez et Olivier Vanhée sur la quatrième de couverture de leur livre « Les mangados, lire des mangas à l’adolescence » paru à la bibliothèque du Centre Pompidou.

Il suffit de prononcer le mot manga pour que surgissent toute une série de représentations : des yeux écarquillés et des silhouettes japonaises, des minijupes avec socquettes et des exosquelettes, le club Dorothée et les jeux vidéo… On imagine aussitôt des adolescents enfermés dans leur chambre à feuilleter des opus au papier de mauvaise qualité, au risque de devenir incultes, voire asociaux et violents. Peut-on d’ailleurs les appeler « lecteurs », ces jeunes qui délaisseraient ainsi les livres, ou même la bande dessinée franco-belge, soudain auréolée d’une légitimité qui lui a, également, longtemps été refusée ?

Pourtant les mangas, comme les comics, ont suivi une évolution parallèle à la BD franco-belge et possèdent de très grands auteurs qui ont fournis des œuvres majeures au 9e art. Historiquement, la bande dessinée c’est développée essentiellement dans trois régions du monde : les États Unis, la France et la Belgique pour l’Europe et le Japon avec de nombreuses similitudes. Toutefois le Japon va prendre très rapidement plusieurs longueurs d’avance pour plusieurs raisons.

Absence de censure

La première chose qui va démarquer le manga de ces alter-ego français et américains c’est l’absence de censure qui va permettre au manga autour des années 1968 d’embrasser totalement la contestation. Voici ce qu’en dit Jean-Marie Bouissou dans Manga, histoire et univers de la bande dessinée japonaise aux éditions Piquier :

En France, la Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse sévissait depuis 1949, scrutant les bandes dessinées et pliant les éditeurs à ses injonctions sous la menace de l’interdiction d’exposition et de vente aux mineurs. Aux États-Unis, sous une intense pression politique, les éditeurs avaient adopté en 1954 un code de bonne conduite puritain qui avait émasculé les comics, dont la diffusion s’était aussitôt effondrée. Au Japon, le souvenir honni laissé par la très brutale « police de la pensée » de la période militariste empêchait les autorités de censurer ; au demeurant, elles ne voyaient encore dans le manga qu’un sous-genre sans conséquence destiné aux enfants. Les éditeurs ne craignaient pas non plus les pressions des annonceurs, car la publicité comptait peu dans la masse de leurs recettes. Loin de chercher à aseptiser leur contenu pour ratisser au plus large en séduisant « les jeunes de 7 à 77 ans », comme notre Tintin, les magazines purent proposer sans contrainte à leur clientèle de baby-boomers, qui se situait à l’épicentre de la contestation, des histoires propres à flatter l’état d’esprit d’une jeunesse révoltée.

Extrait de L'école impudique (Harenchi gakuen) de Gô Nagai.

Cette liberté va permettre l’apparition d’œuvre inimaginable chez nous. L’exemple le plus emblématique est un manga de Gô Nagai (le créateur de Goldorak) Harenchi gakuen (L’école impudique). Ce manga n’a jamais été publié en français et je vais encore laisser Jean-Marie Bouissou vous en parler :

La nouvelle vague de dessinateurs brise un tabou après l’autre, sans que les éditeurs s’en effraient ni que la censure s’y oppose. C’est dans « Shônen Jump » que Gô Nagai, par ailleurs créateur du célébrissime Goldorak, commence en 1968 « L’école impudique  » [Harenchi gakuen]. Dans cette école primaire, la principale occupation d’une équipe d’enseignants ubuesque – un homme de Cro-Magnon, un sabreur en pagne de dentelle, un homme-parapluie gringalet, une nymphomane -est de s’exhiber, de s’enivrer, de déféquer dans les couloirs ou d’organiser des jeux d’argent, interdits au Japon. Les petits se promènent volontiers le cul à l’air et les plus grands ne pensent qu’à retrousser les jupes des filles – ce dont certaines ne se plaignent épiées, agressées, dénudées, voire crucifiées par le corps enseignant déchaîné. (…) Au Japon, malgré les protestations outragées des parents et des professeurs, Shûeisha continua Harenchigakuen pendant quatre ans. Nagai termina sa série par une ultime provocation : les parents d’élèves et l’armée, secondés par tout ce que le Japon compte de fascistes, prennent l’école d’assaut et massacrent écoliers et professeurs. À la dernière page, le Soleil Levant monte, tout sanglant, au-dessus des ruines.

Extrait de L'école impudique (Harenchi gakuen) de Gô Nagai.

De 7 à 77 ans

Extrait du tome 2 d'Ashita no Joe de Tetsuya Chibat Contrairement au slogan du journal de Tintin dont l’ambition était de pouvoir être lu par tous les publics, les éditeur japonnais ont préféré suivre l’évolution de leurs lecteurs. Si les enfants japonnais au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ont pu lire Astro Boy ou Le Roi Léo d’Osamu Tezuka, en grandissant ils pourront lire, dans les années 60, Kitaro le repoussant de  Shigeru Mizuki  puis dans les années 70  des œuvres plus dures comme Ashita no Joe de Tetsuya Chibat (un orphelin qui passe son temps à se bagarrer dans la rue qui deviendra boxeur) ou Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa (l’histoire retrace le parcours de la famille Nakaoka à Hiroshima, du printemps 1945 au printemps 1953) ou Golgo 13 de Takao Saito (tueur à gage assez immorale et sombre) ou Black Jack toujours d’Osamu Tezuka (un chirurgien sans diplôme opérant dans la clandestinité).

Rapidement les éditeurs japonais vont segmenter le marché du manga pour l’adapter à leur différents lecteurs. C’est ainsi que vont apparaître les  différentes catégories :

  • Kodomo : pour les enfants ;
  • Shōnen : pour les jeunes garçons ;
  • Shōjo : destinés aux jeunes filles ;
  • Seinen : destinés aux adolescents mâle ;
  • Seijin : pour les hommes adultes ;
  • Josei : pour les femmes adultes ;
  • Hentai : manga pornographique…

Certaines de ces catégories étant divisées en fonction des thèmes abordés ( cet article de wikipédia les détaille).

Oh les filles, oh les filles

Thomas no shinzô de Moto HagioÀ l’opposé de leur collègues américains et français les éditeurs japonnais ne vont pas ignorer la moitié de la population et dès les années 70, ils publient des mangas pour les filles par des filles. En effet qui de mieux qu’une femme pour raconter des histoires pour les filles même si le Dieu du manga Osamu Tezuka avait ouvert la voix avec Princesse Saphir (1953 – 1956). C’est ainsi que contrairement à l’occident de nombreuses dessinatrices  vont être publiées au Japon et elles ne seront pas cantonnées au Shōjo certains des meilleurs Shōnen ou Seinen sont l’œuvre de femmes. Elles vont amener un autre univers et dés les années 70 on voit apparaître les premières scènes de sexe pour adolescente (Fire! en 1969-1971 qui se déroule dans le monde du rock créé par Hideko Mizuno), les premières amours homosexuelles (Thomas no shinzô de Moto Hagio, 1974 – 1975, publié en france par Kazé sous le titre Le Cœur de Thomas) ou bien encore les tourments d’une lycéenne enceinte (Tanjô, 1970 – 1971 de Yumiko Ôshima). On est loin de La Semaine de Suzette (éd.  Gautier-Languereau) de Frimousse (éd. de Châteaudun) et autre Lisette (éd. de Montsouris).

 Fire! créé par Hideko Mizuno

Des tirages monstres

Le résultat de cette politique éditoriale est que le monde du manga est très riche et aborde une très grande variété de sujet touchant un grand nombre de lecteur. On estime à 60 % le nombre de Japonais lisant au moins un manga par semaine. En comparaison les français font de piètres lecteurs, seul 29% d’entre eux déclarent avoir lu une BD au cours des 12 derniers mois (enquête menée par le ministère de la culture en 2012 téléchargeable ici ).
En 2009 il s’est vendu au Japon  566 millions de mangas, et 585 millions en 2010. En 2011 One Piece à lui seul s’est écoulé à près de 38 millions d’exemplaires chaque nouveau tome se vendant entre 2 et 3 millions d’exemplaire (étude détaillée ici). En France le plus gros tirage de 2012 est  pour le tome 13 de Titeuf par Zep (Glénat) tiré à 1 000 000 d’exemplaires le deuxième est Lucky Luke par Daniel Pennac, Tonino Benacquista et Achdé (Lucky Comics) à 450 000 ex. (étude complète sur le site de l’ACBD).
Au Japon il existe environ 300 magazines de prépublication de mangas, en France les revues de bande dessinée ont quasiment disparues (on peut citer L’Immanquable (25 000 ex.), Psikopat (25 500 ex.), Lanfeust Mag (21 800 ex.), Tchô ! (20 000 ex.).
Une revue comme Shonen Jump, qui pouvait jadis dépasser les 6 millions d’exemplaires (en 1995), tire encore à 3 millions d’exemplaires (il y a 127,6 millions  de japonais en 2012 et 65,7 millions de français).

Des tonnes de mangas à lire

Comparé à la BD franco-belge le manga est est un monde démesuré où il n’est pas facile de se mouvoir. Il y en a pour tous les goûts et tous les styles et des chefs d’œuvres nombreux mais pas toujours facile à repérer dans ce foisonnement. Dans un prochain article je te donnerais ma petite sélection pour débuter ta lecture.

Pour compléter ce dossier tu pourras utilement lire :